Les fédérations professionnelles françaises peinent à s’emparer du numérique

Alors qu’Axelle Lemaire vient d’annoncer la création prochaine d’une Agence du Numérique, qui regroupera la French Tech, la mission Très Haut Débit et la Délégation aux usages de l’internet, les fédérations professionnelles doivent saisir l’opportunité du numérique et multiplier les rapprochements intersectoriels.  

La France 2.0 ou l’accélération numérique

Le numérique bouleverse depuis plusieurs décennies le paysage économique français, et il fallut bien peu de temps pour que les organisations professionnelles s’emparent du sujet. Le Syntec Numérique, l’un des principaux syndicats professionnels français de l'industrie numérique, voyait ainsi le jour en 1970. La montée en puissance du numérique s’est cependant accélérée ces dernières années avec la transformation des modèles économiques, suite à l’arrivée du web 2.0 et l’émergence de nouvelles technologies. Le cabinet McKinsey recensait en mai dernier douze technologies disruptives en passe de transformer la vie, le monde des affaires et l’économie mondiale (Internet mobile, Internet des objets, cloud, impression 3D).

Aujourd’hui, une trentaine d’associations, clusters et organisations professionnelles concernés au premier chef par le sujet essayent de promouvoir le numérique et d’en faire un moteur clé de la croissance. Toutes les filières sont représentées : hardware, télécoms, logiciels, e-commerce, etc. Une organisation par filière, mais qui se décline également de manière horizontale sur les territoires. Ainsi, les collectivités s’approprient progressivement le sujet pléthorique du numérique : à l’échelle des villes, où se développent des pôles de compétitivités dédiés à l’économie numérique, comme Minalogic à Grenoble ou TES à Caen, mais également au niveau régional via Telecom Valley, implanté sur la Côte d’Azur, ou encore Franche-Comté Interactive.

Un défi intersectoriel pour toutes les fédérations professionnelles 

Si l’on parle volontiers d’industrie numérique, on a tendance à oublier que cette industrie aux multiples visages n’est pas le seul témoin de la numérisation de l’économie. Le numérique transcende les secteurs et les filières, frappant des secteurs traditionnels que l’on croyait à l’abri de toute révolution technologique. Aujourd’hui, ces fédérations professionnelles dont le numérique n’est pas le cœur d’activité peinent encore à percevoir tous les enjeux qu’il suscite, malgré plusieurs signaux alarmants. Si plusieurs fédérations, notamment celles de la métallurgie, recourent à des études prospectives pour anticiper l’impact structurel de ces nouvelles pratiques, d’autres réagissent tardivement, comme le secteur de l’hôtellerie.

Le récent rapport Lemoine sur la transformation numérique de l’économie[1], remis à Bercy en octobre dernier, constate justement « le manque de réactivité des fédérations ou des pouvoirs publics face au rachat de Lafourchette.com par TripAdvisor, tandis que ces mêmes pouvoirs publics et fédérations déplorent que dans l’hôtellerie, une partie de la création de valeur soit aspirée en dehors du territoire par des plateformes comme Booking. »

Pourquoi un tel retard ? Parce que les entreprises ne perçoivent pas tout le potentiel du numérique, comme semble le confirmer le dernier baromètre de l’Usine Digitale[2]. Si, pour les dirigeants, « numérique » rime toujours avec « sauvegarde » ou « gestion de document », il est rarement associé à un outil d’amélioration des processus internes, à un levier de ressources humaines ou même un facteur d’optimisation du modèle économique. Certes, des initiatives existent pour valoriser la transformation numérique des entreprises, comme les « trophées des industries du numérique », mais il reste un long chemin à parcourir. Surtout, le caractère multidimensionnel du numérique implique de pouvoir prendre de la hauteur sur son activité. D’où l’utilité de porter cette réflexion non seulement au niveau des fédérations, mais également entre secteurs professionnels complémentaires.

L’Europe apporte un très bon exemple de cette démarche de regroupement, notamment l’Allemagne et son industrie 4.0. Concrètement, il s’agit d’usines «intelligentes», capables de mieux adapter leur production aux besoins et d’être plus économes en ressources et matières premières. En relais d’une initiative fédérale pour la R&D, trois fédérations professionnelles allemandes ont voulu développer cette dynamique et mis en place en avril 2013 une plateforme commune, qui coordonne désormais les axes de recherche et différents projets pilotes pour s’adapter aux enjeux du numérique.[3]

Pour l’instant, seules les entreprises françaises naturellement concernées par le secteur ont compris l’intérêt d’une telle démarche : le Syntec Numérique, les éditeurs de logiciels et solutions internet - Afdel - et le Syndicat National du Jeu Vidéo (SNJV), projettent ainsi de se regrouper au sein d’une organisation unifiée, mais les négociations seraient toujours en cours.[4] Les fédérations professionnelles plus « traditionnelles » ont encore du mal à percevoir le numérique comme un point d’accroche intersectoriel, qui regrouperait des industries complémentaires autour d’un enjeu commun. Les pouvoirs publics ont sans conteste un rôle à jouer dans ces rapprochements, mais le dialogue entre fédérations professionnelles, administration et élus n’est pas toujours aisé.

Industrie et élus : un dialogue en demi-teinte

L’exécutif déploie pourtant d’importants efforts, porté par Axelle Lemaire, secrétaire d’état chargée du Numérique, qui a annoncé la création d’une Agence Française du Numérique à l’horizon 2015. Paris Tech, parangon actuel de l’innovation française, tente de réveiller le potentiel de l’Hexagone pour en faire une place internationale de la start-up d’excellence. Si cette ambition devient réalité, nul doute que le secteur numérique sera sur le devant de la scène.

Le Parlement français porte également en son sein plusieurs élus en pointe sur le sujet, preuve en est l’existence d’un Club Parlementaire du Numérique qui regroupe des députés, sénateurs, experts et chefs d’entreprise. Deux sénateurs, André Gattolin et Bruno Retailleau rencontraient également à de multiples reprises les syndicats français du jeu vidéo (notamment le SELL et le SNJV) dans le cadre d’un rapport remis en septembre 2013.[5]

Le tableau est pourtant loin d’être idyllique. Pour rester sur cette même filière, un article de Challenges dépeignait « le surréaliste rendez-vous de l'industrie du jeu vidéo avec les élus » du 9 juillet 2014, symbole du fossé grandissant entre ces deux univers. Le rapport Lemoine, alimenté par divers ateliers transverses avec des représentants du monde de l’industrie, semble partager ce constat : « En France, il n’y a pas encore de stratégie claire sur les questions numériques, et c’est sûrement dû à la part trop faible d’élus sensibilisés au sujet ». Un constat dommageable pour les fédérations professionnelles, à l’heure où certaines tentent de faire émerger un environnement juridique et fiscal favorable au développement du numérique.[6]

Si l’accélération du numérique est bel est bien une réalité, les fédérations professionnelles seront un levier fondamental dans la modernisation de l’économie française. D’abord en interrogeant leur modèle interne et en anticipant les besoins d’un monde de plus en plus évolutif. Enfin, en se regroupant pour s’interroger plus finement sur leur modèle, mais aussi pour parler d’une voix, et ainsi convaincre les décideurs qui peinent parfois à suivre ces transformations.