Les fédérations professionnelles et le putsch de l'économie du partage

Comme l’affirmait récemment Alexis Normand dans un édito publié dans Les Échos, « les nouveaux acteurs du numérique bouleversent l’ordre établi et les corporatismes ». Dans un contexte mêlant l’omniprésence des NTIC (nouvelles technologies de l’information et de la communication) et la pérennité de la crise, nous assistons depuis plusieurs années à l’émergence d’une nouvelle forme d’entreprises venues de la Silicon Valley, les start-ups de la « sharing economy » (économie du partage ou économie collaborative). Ces nouveaux acteurs de l’économie du partage s’affranchissent des règles des secteurs dans lesquels ils s’établissent. Notamment en ce qui concerne la représentation professionnelle, légitimement assurée jusqu’alors par les fédérations professionnelles. 

Un marché en devenir…

En novembre 2014, le cabinet d'audit et de conseil PriceWaterhouseCoopers annonçait que le marché de l’économie du partage (tourisme, transport de passagers, hébergement, apprentissage, etc.) allaient représenter 335 milliards de dollars de revenus en 2025 à l'échelle mondiale, contre 15 milliards actuellement. Il est indéniable que l’économie du partage prend de plus en plus de poids, y compris en France. Lorsque l’on évoque les entreprises les plus en vue de l’économie du partage, des start-ups comme Uber, Airbnb, Vayable ou BlaBlaCar apparaissent vite sur toutes les lèvres.

Ainsi, certains secteurs, comme le covoiturage et les taxis dans le transport de passagers, ou les locations de chambres d'hôtes et de guides touristiques dans le tourisme, vivent de profondes mutations. Or, ces acteurs économiques ne sont que très rarement adhérents auprès des fédérations professionnelles les plus représentatives de chaque secteur. De plus, leur dynamisme économique tient notamment du fait du vide réglementaire les concernant.

En conséquence, la situation peut se révéler encore plus dramatique comme dans l’exemple des fédérations professionnelles représentant les taxis ou les hôteliers qui attaquent directement les entreprises de VTC (véhicules de tourisme avec chauffeur) en leur reprochant de faire fi des contraintes réglementaires, notamment pour non-respect des règles de sécurité ou de protection des consommateurs et des travailleurs. Même si ce sont des entreprises aux activités différentes, elles opèrent sur le même marché du transport de personnes et sont ainsi accusées de fausser la concurrence par le biais du travail salarié dissimulé derrière la généralisation du statut d’auto-entrepreneur.

… et des adaptations incontournables pour les fédérations

Pour contre-attaquer, les start-ups de l’économie du partage créent leurs propres fédérations professionnelles. Elles organisent elles-mêmes leur représentation et concurrencent les fédérations traditionnelles. C’est notamment le cas de la Fédération française du transport de personnes sur réservation (FFTPR), qui regroupe les nouveaux acteurs du secteur des VTC et rivalise avec les syndicats de taxis.

Dans les prochains mois, le gouvernement devra légiférer rapidement sur l’économie du partage. Même si cela réduira incontestablement leur profitabilité, ces start-ups devront accepter cette régulation pour ne pas disparaître. En parallèle, les fédérations professionnelles devront intégrer ces entreprises pour mieux les représenter, ou tout du moins repenser leur périmètre d’adhésion, voire leur positionnement stratégique, pour ne être fragilisées voire pénalisées par leur perte de représentativité et donc de poids de négociation politique.

Toutefois, il ne faut pas oublier que derrière les termes enjôleurs et idéalistes d'économie collaborative ou d'économie du partage, se cachent en réalité des start-ups traditionnelles qui ne font qu’utiliser les nouvelles technologies de l’information et de la communication pour proposer une offre commerciale ciblant une population urbaine et connectée.

Enfin, l’avenir immédiat devrait inciter les fédérations professionnelles à faire preuve d’agilité pour s’adapter à un environnement en perpétuelle évolution au risque de perdre en représentativité de ses publics. En parallèle, les entreprises de l’économie du partage devront également s’adapter à un monde de plus en plus ouvert et de plus en plus concurrentiel pour ne pas s’isoler du marché.

Les fédérations professionnelles devront donc relever le double défi de la représentativité ainsi que celui de l’attractivité pour absorber l’arrivée de l’économie du partage.