Les stratégies d’influence des organisations professionnelles agricoles à l’épreuve de la crise

Péages gratuits et opérations escargot sur autoroute, vérification de la provenance des viandes dans de nombreux supermarchés ou, dernière en date, visite au domicile du ministre de l’Agriculture, les agriculteurs sont passés maîtres dans l’art d’interpeler le gouvernement et de capter les médias. 

Syndicats, mutuelles, coopératives, structures de crédit ou de développement territorial, les organisations créées ou gérées par (ou pour) les agriculteurs sont pléthores et occupent une place importante dans la société française.  Certaines d’entre elles, comme le Crédit agricole ou Groupama, ont dépassé la simple gestion des intérêts agricoles en ouvrant leurs services à toute la population. Depuis les années 1960, les organisations professionnelles agricoles (OPA) ont fait preuve d’une efficacité sans commune mesure dans la défense de leur secteur au point d’avoir exercé, jusqu’au cours des années 1980, un contrôle de la politique agricole française et européenne.

Si le monde agricole connait, depuis une trentaine d’années, des mutations structurelles qui ne cessent de s’accélérer, s’enlisant dans la crise et affaiblissant conséquemment son poids tant économique que politique, il continue à disposer d’une visibilité médiatique et d’une attention politique.

Au détour de quelques stratégies modernes, questionnons cette efficacité persistante dans la défense de leurs intérêts.

 

Retour sur une influence historique

Une pratique institutionnelle s’est développée au cours des années 1960 dans le but de conduire l’agriculture française vers la modernisation et la productivité : la cogestion. Elle repose sur des relations efficaces et directes entre les quatre principales organisations professionnelles de l’époque (la Fédération Nationale des Syndicats d’Exploitants Agricoles (FNSEA) et sa section jeune le Centre National des Jeunes Agriculteurs (CNJA), la Confédération nationale de la mutualité, de la coopération et du crédit agricole (CNMCCA) et l’Assemblée permanente des chambres d’agriculture) et les dirigeants politiques. Pendant plus d’une vingtaine d’années, les OPA ont, ainsi, acquis une puissante légitimité et un poids politique et institutionnel considérables.

Si, à partir des années 1980, les réformes successives de la PAC, les changements structurels frappants l’agriculture et le développement de la pluralité syndicale ont changé la donne, l’héritage de la cogestion persiste et justifie une influence encore forte et directe auprès des représentants politiques.

Corollaire de ce legs historique, les OPA bénéficient d’un attachement culturel, social et, surtout, politique pour le monde agricole. Chaque année, le Salon de l’Agriculture est un temps politique et médiatique stratégique immanquable. Les représentants politiques s’y pressent, du chef de l’Etat  aux membres du Gouvernement, jusqu’aux représentants de l’opposition. Par ailleurs, on ne saurait citer la popularité passée de Jacques Chirac auprès des agriculteurs ou l’ancrage rural de notre actuel président, François Hollande. De leur côté, l’Assemblée Nationale et le Sénat comptent respectivement une quinzaine de parlementaires agriculteurs et des groupes d’études actifs et influents : « Politiques de la ruralité », « œnologie et territoires », « viticulture » pour n’en citer que quelques uns. A Bruxelles, les OPA françaises font partie de la COPA-COGECA, structure dont l’influence sur les politiques communautaires n’est plus à prouver. A ce titre, la FNSEA, en la personne de Henri Brichart, est représentée à la vice-présidence de la COPA.

 

L’ancrage historique des OPA au sein des sphères politique et institutionnelle ne suffit pas, à lui seul, à expliquer leur influence persistante. Et, si les OPA ne sont plus cogestionnaires des politiques publiques agricoles, ils se sont dotés d’outils et démarches d’influence en mêlant démonstration musclée et prise à partie de la population.

 

Des couloirs ministériels au terroir : trois stratégies d’influence agricoles

Si la Fédération Nationale des Syndicats d’Exploitants Agricoles (FNSEA) ne monopolise plus, depuis 1981, la représentation syndicale agricole, elle reste majoritaire et bénéficie d’un poids médiatique, institutionnel et politique incomparable. De l’éclatement des protestations agricoles à l’été 2015 jusqu’à leur recrudescence fin janvier de cette année, la FNSEA a su s’imposer comme porte-parole du monde agricole, articulant activisme musclé et négociations avec les pouvoirs publics. En transformant des opérations coups de poing de terrain en temps médiatique tactiques, la FNSEA sait adroitement communiquer dans un contexte sensible. Avec l’arrivée en 2010 de son président Xavier Beulin, le syndicat a investi un puissant dirigeant agro-industriel et financier doté d’un charisme indéniable, habitué des milieux décisionnels. Le discours rodé, il sait exploiter la visibilité médiatique et le poids politique de son syndicat. Pour sa dernière prise de position[1] en date, la FNSEA - appelant au retour au calme - s’est placée comme arbitre et surtout rassembleur de parties prenantes aussi diverses qu’opposées. La FNSEA parle d’une voix commune et, ainsi, audible.

En d’autres mots, la FNSEA manie une pratique agile de la communication et de l’influence.
 

Moins institutionnelle, la Confédération paysanne a lancé, en mai 2013, sa campagne « Envie de paysans ! »[2]. Cette initiative médiatique inédite, avec une grande « ferme » ouverte à Paris, ne manqua pas d’attirer tant les médias que les décideurs publics comme le ministre de l’Agriculture Stéphane Le Foll. Née en 1987, le troisième syndicat agricole mise quant à lui sur une stratégie de communication axée sur le ludique, l’original, l’amusement pour sensibiliser et informer le grand public sur l’agriculture paysanne. Avec un site alimenté régulièrement, un agenda d’événements divers relayés dans d’autres pays européens (apéros paysans, colloques, banquets ou ferme en ville dont la prochaine à Paris le 21 mai 2016), et un soutien de la Commission européenne, la Confédération paysanne s’est dotée d’outils de communication dont la pérennisation prouve l’efficacité.  
 

Depuis quelques années, et sous l’impulsion d’une prise de conscience écologique généralisée, la Fédération Nationale Agricole Biologique (FNAB) s’est positionnée comme un acteur de référence en matière. En assurant le pilotage et le développement de son réseau, une mutualisation efficace de ses réussites et expériences ainsi qu’une politique de formation déployée sur tout le territoire, la FNAB a imposé son expertise. A ce titre, elle participe, depuis ses origines, à la constitution directe du cadre réglementaire national et européen de sa profession et ses formations[3] bénéficient désormais du soutien institutionnel du Ministère de l’Ecologie. Une réussite récente à noter est sa participation au programme « Ambition Bio 2017 »[4] que François Hollande s’est engagé à développer pour sa prochaine mandature.

 

Bilan : l’influence ne serait-elle pas un exercice subtil et délicat maniant rationalité et émotion, stratégie d’antichambre et stratégie mêlant communication et d’influence, démonstration de force et positionnement de fond, alliances et représentations stratégiques… en prenant à chaque fois soin d’analyser le contexte (mouvant) et de se réinventer ? Tout un art !