Guillaume Courty, Professeur de science politique à l’IEP de Lille et chercheur au Ceraps

Professeur de sciences politiques, Guillaume Courty est spécialiste des groupes d'intérêt auxquels il a consacré plusieurs ouvrages. Il répond aux questions de l'OFOP et met en évidence les actions de ces structures lors des élections présidentielles, la professionnalisation des dirigeants, ainsi que la faible présence des organisations sur le web.

OFOP : Durant la campagne présidentielle de 2012, vous avez étudié l'action des groupes d'intérêt. Quelles ont été les démarches des représentants sectoriels, des filières économiques (fédérations et organisations professionnelles), que vous avez observées?

Le premier résultat est quantitatif. Sur un total de près de 1000 mobilisations dirigées vers un ou plusieurs candidats, les organisations professionnelles sont la deuxième catégorie qui intervient (plus de 17% des mobilisations) après les associations et autres organisations à but non lucratif (42,5%). Il faut noter sur ce point la très faible intervention des entreprises (1,7%). Comme toutes les autres, les organisations professionnelles ont privilégié l’élection présidentielle et délaissé les législatives ; comme toutes les autres, elles ont agi avant le premier tour et très rarement entre les deux tours. Le deuxième résultat est qualitatif : les organisations professionnelles privilégient l’écrit autant que les autres (les lettres ouvertes notamment) mais elles cherchent plus que les autres à entrer en contact avec les candidats et leurs équipes et organisent un peu plus que les autres des événements pendant la campagne (rencontres, colloques, forum, états généraux...).

OFOP : Par rapport à d'autres corps intermédiaires, comme les syndicats de salariés, estimez vous que les fédérations et organisations professionnelles sont aussi bien prises en compte dans le dialogue avec les pouvoirs publics?

La question est très difficile à trancher car elle revient à poser la question de l’influence qui est très polémique et risquée méthodologiquement. En quantité, la présence des organisations professionnelles est quasiment incontournable et globalement garantie. Les enquêtes sur les auditions parlementaires, celle sur le travail gouvernemental comme celle que nous avons menée sur les élections montrent la place qu’occupent ces organisations pour exposer leurs points de vue et faire passer leurs informations. En abordant la qualité de l’écoute développée par les pouvoirs publics, la réponse est là plus difficile. D’un côté, on remarque que plus l’organisation professionnelle est composée d’un personnel proche des élites administratives et politiques (énarques, polytechniciens notamment) plus l’écoute est parfaite : ce sont d’ailleurs généralement des secteurs historiquement encastrés dans l’État qui bénéficient de cette écoute. À l’inverse, moins un secteur est légitime, important en terme de contribution à l’économie, composé d’un personnel de représentation lui-même légitime (par le diplôme et l’expérience), moins les messages sont écoutés et entendus. Si en plus, l’organisation ne peut pas se prévaloir d’un potentiel électoral ou d’une place remarquable dans la circonscription, ils ne sont d’ailleurs même pas lus.

OFOP : Y a-t'il une accélération globale de la professionnalisation des fédérations dans leur fonctionnement, leur communication et leurs modes d'actions?

Constater la professionnalisation, oui, celle des acteurs et celle des structures également. Avoir des données pour conclure à une accélération c’est beaucoup plus compliqué car nous avons encore peu de données sur la longue durée. Maintenant, les résultats stables que l’on trouve d’une enquête à l’autre montrent que la professionnalisation n’est pas la même selon que l’on observe les présidents d’organisation ou que l’on suive les équipes de directions. Les présidents se professionnalisent mais proviennent du secteur représenté : la durée de leur mandat et leur niveau de compétence attestent de la professionnalisation mais à l’intérieur d’un secteur. Les dirigeants (DG ou SG) sont eux des professionnels d’un autre type : leur carrière montre qu’ils sont spécialisés sur un secteur mais que la représentation des intérêts devient un métier en soi (ils changent donc de plus en plus de secteurs ou de fonctions au cours de leur carrière).

OFOP : qualifieriez-vous les organisations professionnelles de groupes d'intérêt, de groupes de pression, de lobbies ou simplement de corps intermédiaires?

Votre question renvoie à ce que l’on appelle en sociologie un effet d’étiquetage. Les « corps intermédiaires » sont revenus dans le vocabulaire politique avec J.-P. Raffarin et N. Sarkozy alors que c’était un terme quasiment inutilisé depuis Vichy et très marqué par les milieux conservateurs catholiques du XIXe siècle. Appliquer à une organisation, l’un ou l’autre de ces mots a donc une très forte portée politique et symbolique que certains veulent minimiser. Dire qu’une organisation professionnelle est un « groupe de pression » entre la fin de la IVe république et la fin de la présidence de De Gaulle revient à le montrer du doigt comme un des freins de la croissance économique. Dire que c’est un lobby depuis très peu de temps revient à évoquer la possible corruption qui est associée à ce terme. Pour vous répondre donc directement, la recherche n’a pas à qualifier les organisations de « x » ou « y » mais à poser des cadres d’analyse pour faire des « découvertes » : se demander si les organisations professionnelles agissent plus ou moins que d’autres auprès des institutions est une des questions que nous posons sans les étiqueter avec telle ou telle nom.

OFOP : Selon vous la crise est-elle de nature à donner davantage de poids aux fédérations professionnelles pour mieux défendre l'image des secteurs et des entreprises qu'elles représentent?

À nouveau, la question est difficile. Les conjonctures de crise redoublent la difficulté pour les pouvoirs publics d’arriver à entendre l’ensemble des acteurs d’un secteur économique donné par manque de temps et de plénitude de leurs moyens. Ces conjonctures troublent également les organisations d’un secteur qui tentent déjà de comprendre ce qui se passe et d’avoir des données à peu près fiables sur la situation. Pour vous répondre il faudrait avoir des données sur la présence ou non, en interne ou en externe, de services en charge de la collecte des données économétriques, de la veille sociale ou juridique etc. Nous sommes en train de faire des enquêtes sur ce point et j’espère que nous pourrons avoir des éléments intéressants d’ici peu. À titre de réflexion provisoire, nous sommes étonnés de ne pas retrouver aussi facilement dans de nombreuses organisations professionnelles des vestiges de l’édifice mis en place entre les années 1950 et 1980 avec la planification et l’Insee et qui donnaient missions aux organisations professionnelles de transmettre des données qui alimentaient les tableaux de l’économie française. Leur possible disparition est-elle un effet de la crise ou de la réforme de l’État ? Quoi qu’il en soit cela affecte la capacité de défendre un secteur en temps de crise.

OFOP : Les organisations et fédérations professionnelles sont peu connues du grand public. Constatez-vous une tendance générale de ces structures à communiquer davantage vers les français? Si oui, quelles sont selon vous les raisons?

Je n’ai que la période de la campagne présidentielle comme point de repère pour pouvoir formuler une telle montée en généralité. 96% des organisations professionnelles qui ont agi auprès d’un candidat ont en même temps tenté de faire une opération médiatique à destination d’un plus large public. A minima c’est un communiqué de presse. A maxima ce sont des dossiers plus élaborés, avec parfois des supports. 89% ont obtenu un traitement médiatique, au moins un communiqué publié, au plus un article ou un entretien. Maintenant, pour pondérer cet effet a priori très positif entre les stratégies de médiatisation et la prise en compte (il n’y a que 7% d’échec dans la médiatisation), il faut voir que les médias concernés sont très rarement extérieurs au périmètre de l’organisation : elles ont beaucoup de difficulté à sortir du périmètre de la (ou des) revues professionnelles. Quand elles y arrivent c’est pour capter la presse économique ou Le Figaro. Très rares sont celles qui arrivent à avoir une reprise dans les médias généraliste ou dans Le Monde, mais ce n’est peut-être pas ce qu’elles cherchent. Pour conclure sur un autre constat, internet n’est pas encore le média central de ces stratégies même si des sites internet sont ouverts et utilisés.